Journalistes et scientifiques : en première ligne face à la désinformation climatique

Alors que la désinformation climatique gagne du terrain, nous sommes partis à la rencontre de journalistes et de scientifiques qui tentent, chacun à leur manière, de rétablir les faits. Entre travail de terrain, vérification des sources et bataille contre les récits trompeurs, ils racontent les coulisses d’une information climatique sous pression.


Sur son bureau s’empile une dizaine d’ouvrages signés de scientifiques et d’essayistes, tous consacrés à la question climatique. Rapports, essais, enquêtes : la même scène se répète chez ses collègues. « Préparer un reportage prend énormément de temps, entre les études à lire, les scientifiques à interroger, les interlocuteurs et les habitants à rencontrer sur le terrain », confie Audrey Garric, journaliste spécialisée dans les questions environnementales et climatiques au journal Le Monde. Une ambition qui se heurte parfois au mur de la réalité : couvrir le climat, c’est souvent devoir traiter dans l’urgence des sujets qui mériteraient du temps long. Du temps pour comprendre un rapport scientifique, vérifier une donnée, confronter les points de vue, replacer un chiffre dans son contexte. Mais l’actualité impose son rythme : celui des annonces politiques, des catastrophes naturelles ou de la publication d’une étude, qui peuvent mettre un sujet à l’agenda en quelques heures. Il faut alors publier vite et précis. Et comment tenir cette promesse quand la désinformation climatique s’invite dans l’équation ?

L’information climatique à l’épreuve du doute

Car aujourd’hui, cette désinformation a changé de visage (et de stratégie) : elle ne consiste plus à nier le changement climatique lui-même – visible, documenté et ressenti au quotidien – mais davantage à semer le doute sur ses causes ou sur les solutions à mettre en oeuvre. Surestimer le coût des énergies renouvelables, remettre en cause leur efficacité, contester des solutions pourtant scientifiquement prouvées… Pour Christophe Cassou, climatologue et directeur de recherche au CNRS, cette évolution marque un tournant. Selon lui, la communauté scientifique fait face à « une nouvelle forme d’attaque qui porte, non plus seulement sur les faits, mais sur leur fabrique et sur la crédibilité accordée à leurs messagers – scientifiques, comme journalistes ». Ce qui se joue dépasse la seule question climatique : « On assiste à une révision du contrat social science-société qui existait depuis le siècle des Lumières. Une guerre culturelle, idéologique même, est enclenchée, précise celui qui ne parle plus de climatoscepticisme mais de climatobellicisme ».

Un exemple récent en témoigne : lors de la canicule exceptionnelle de mai dernier, les attaques se sont multipliées contre les climatologues et journalistes météo sur les réseaux sociaux et dans certains médias. Au-delà des phénomènes observés, c’est leur expertise et leur légitimité qui ont été mises en cause, certains les accusant de manipuler les cartes météo ou d’alimenter volontairement l’inquiétude autour du changement climatique. Dans ce paysage médiatique marqué par les polémiques et les approximations, comment éviter de se laisser piéger par une intox – ou pire, d’en relayer une soi-même ? Pour les journalistes spécialisés, la réponse commence par les fondamentaux du métier : multiplier les sources, les confronter et vérifier chaque information. À cela s’ajoute un travail de veille permanent. Au fil des années, cette immersion quotidienne dans les enjeux climatiques permet de développer une connaissance fine des sujets et des acteurs qui les portent.

Au service planète du journal Le Monde

Décrypter les influences, choisir ses sources

Les journalistes travaillent dans un environnement traversé par de multiples stratégies d’influence. Think tanks, cabinets de conseil, entreprises ou organisations militantes produisent en continu études, rapports et campagnes de communication susceptibles d’orienter le débat public.

La journaliste d’investigation indépendante Cécile Marchand, spécialiste des énergies fossiles, distingue deux grandes catégories de stratégies. D’un côté, les stratégies dites « discursives », qui cherchent à façonner les récits, à produire du savoir et des arguments ; de l’autre, les stratégies dites « relationnelles » qui visent à augmenter la recevabilité de ces discours et à les diffuser auprès d’interlocuteurs clés comme des décideurs ou des journalistes. Pour les déployer, les acteurs économiques font souvent appel à des intermédiaires comme des cabinets de relations publiques, agences de conseil en communication, think tanks, associations professionnelles, cabinets d’avocats, etc. « Ce n’est pas toujours évident de savoir quels intérêts se cachent derrière un expert dit indépendant, par exemple. En tant que journaliste, programmateur ou responsable politique, il est important de se poser cette question », souligne-t-elle.

Christophe Cassou, Climatologue et directeur de recherche au CNRS

On assiste à une révision du contrat social science-société qui existait depuis  le siècle des Lumières. Une guerre culturelle, idéologique même, est enclenchée.

Dans ce contexte, le choix d’une source devient central. Pour Audrey Garric, sa crédibilité repose notamment sur son degré de spécialisation. « Dernièrement, j’ai travaillé sur une question très précise : le dérèglement climatique a-t-il une incidence sur les épisodes de grêle ? Je ne me suis pas adressée à un climatologue généraliste, mais à des chercheurs spécialistes de la grêle et des supercellules orageuses », explique-t-elle. À mesure que les controverses climatiques se complexifient, le travail journalistique implique ainsi de comprendre dans quelles conditions l’information climatique est produite : qui finance la recherche, quelles méthodes sont utilisées, quels intérêts peuvent entrer en jeu ? Par exemple, les chercheurs rattachés au service public, ou à des laboratoires bénéficiant de financements publics pérennes, inspirent davantage confiance que ceux liés à des intérêts privés. Même exigence lorsqu’il s’agit de valoriser des initiatives locales dans les reportages : mieux vaut privilégier des projets déjà évalués, documentés et éprouvés dans le temps. « Je parle de projets sur lesquels on a du recul, qui ont produit des résultats objectivés par des chiffres, mentionnés dans des rapports de la chambre régionale des comptes ou de l’ADEME, afin d’éviter de relayer des opérations de greenwashing », explique Audrey Garric. « Le reportage à Malaunay(1) avait obtenu le label cinq étoiles de la transition écologique par l’ADEME : c’est ce qui m’a convaincue d’aller sur ce territoire ».

Célia Gautier, Fondatrice et directrice de l’association Expertises Climat

L’association Expertises Climat a été créée à un moment où les questions environnementales occupaient encore une place limitée dans le débat public, en dehors du nucléaire ou des énergies renouvelables. Pourtant, le climat, comme la santé, est devenu un terrain majeur de désinformation. En créant des ponts entre scientifiques et journalistes, notre association vise à renforcer les médias traditionnels (télévision, radio, presse quotidienne nationale et régionale), qui sont de véritables remparts face à la désinformation. Lutter contre la désinformation sur les réseaux sociaux est devenu extrêmement difficile, compte tenu des algorithmes qui nous échappent. Mais protéger la qualité de l’information dans les médias traditionnels est encore possible et souhaitable. Un des moyens de le faire est de renforcer la présence d’experts fiables à l’antenne et dans les pages de nos journaux. Après tout, le journal télévisé demeure la première source d’information des Françaises et des Français. Il y a un enjeu démocratique à protéger les médias et leur donner les moyens de continuer de faire leur travail.

Le dialogue entre médias et sciences comme rempart

Et si une des solutions consistait à renforcer les liens entre journalistes et scientifiques ? C’est le pari de l’association Expertises Climat, créée en 2022 pendant la campagne présidentielle, qui construit des passerelles durables entre le monde des médias et celui de la recherche autour des enjeux climatiques, de la biodiversité et des ressources naturelles. L’association d’intérêt général s’appuie aujourd’hui sur un réseau de plus de 300 scientifiques issus aussi bien des sciences fondamentales – biologistes, médecins, climatologues – que des sciences sociales, parmi lesquels économistes, sociologues, géographes. « Nous accompagnons à la fois les scientifiques et les journalistes », décrit Célia Gautier, fondatrice et directrice de l’association. « Nous permettons aux journalistes d’accéder à des scientifiques de confiance, grâce à des rencontres professionnelles, des visites de terrain, et bientôt un annuaire en ligne. L’association accompagne également les chercheurs dans leur prise de parole médiatique : comment rendre un discours accessible, choisir le bon message ou encore transmettre de l’émotion sans perdre en rigueur. » Pour le climatologue Christophe Cassou, cette coopération est devenue indispensable : « C’est ce type de compagnonnage qu’il faut privilégier. Il en va de l’avenir de notre démocratie ».

Car au-delà de la diffusion du savoir, l’enjeu est désormais plus profond : reconstruire un langage commun autour des faits scientifiques, à l’heure où la désinformation fragilise le débat public et nourrit la défiance. Partager un socle de connaissances sur le climat, restaurer la confiance entre ceux qui produisent l’information et ceux qui la reçoivent apparaît aujourd’hui comme une condition essentielle pour préserver un débat démocratique éclairé.

Séance de mediatraining avec Expertises Climat. 

(1) Reportage « La méthode à succès de Malaunay, ville pionnière de la transition écologique ».